L’œuf ou la poule, l’écrivain ou le livre…

Interview de Georges Procrastin à l’occasion de la sortie triomphale du livre qu’il n’a pas encore écrit

Par Jeannine Procrastin, mère du génial auteur

J.P. : Je suis si fière de toi, mon Georges ! Ta Maman a toujours su que tu étais un artiste. Déjà petit tu dessinais des zizis sur les murs du hall de l’immeuble (gloussement tabagique). Tu te souviens de la tête de Tatie Sophie quand tu av…

G.P. : Maman… (soupir de l’auteur, affligé). Lis juste les questions sur la feuille, s’te plaît… J’enregistre avec le dictaphone, là…

J.P. : Ah, oui, oui, les questions… (raclement de gorge goudronneux). Alors, Georges, d’où tenez-vous votre passion pour l’écriture ?

G.P. : Excellente question, Jeannine. Eh bien, vous savez…

J.P. : Tu me vouvoies, maintenant ? Tu te prends pour l’archiduc d’Autriche ? C’est moi qui t’aies vêlé, petit corniaud, n’oublie pas.

G.P. : Maman… (soupir de l’écrivain inconnu, prenant la pose, main en coupe sur le front, dans l’espoir de ressembler à un intellectuel blasé comme à la Grande librairie).

J.P. : Je préfère ça… Bon alors, cette réponse, Môôssieur l’écrivain ?

G.P. : Eh bien, c’était en sixième B, j’avais écris une rédaction, Le petit garçon qui rétrécit, et voyez-v… (regard noir de Jeannine par-dessus ses demi-citron)… Vois-TU, cette rédaction fut encensée devant toute la classe par le professeur de français. C’était l’histoire d’un bambin et d’un sifflet magique qu…

J.P. : (fou rire de Jeannine consistant à hoqueter des épaules sous son hideux chemisier Desigual, bouche ouverte, tout en n’émettant aucun son).

G.P. : Maman, bordel ! C’est sérieux, la littérature !

J.P. : Cette bafouille de petit pisseur qui rétrécit avec un sifflet à la noix ? De l’art, ça ? Laisse moi rire, mon canard ! Barbara Cartland, ça, c’est de la littérature ! Les personnages, les beaux sentiments… T’es bien comme ton père, tu pètes plus haut que…

G.P. : Bon Dieu, Maman…

J.P. : Jure pas ! Elle sont idiotes, ces questions, picétout ! (Jeannine brandit le torchon de papier au dos duquel on peut lire : baguette, beurre, Flamby, cornichons… puis le parcourt des yeux derrière ses lorgnons). Non, mais écoutez-moi ça !

« Comment vous est venue l’idée géniale de votre blog : Demain, j’écris un roman. »

(Elle lève les yeux sur l’auteur rougissant)

Tu te prends pour Amélie Beigbeider ?

G.P. : (soupir du génial auteur)…

J.P. : Oh, Monsieur se vexe ! Je vais te le dire le pourquoi du comment de ton livre fantôme, moi : tu veux en foutre plein les mirettes à cette p’tite minette, là. La voilà, la raison que tu te prends pour Jean-Jacques Cousteau ! Ta Zizi Badam, l’opticienne, cette gourgandine de première qui t’a crevé le cœur !

G.P. : Tu confonds avec Zizi Jeanmaire… (Nouveau soupir de l’écrivain blessé dans son ego hypertrophié, peinant à reconnaître que cette vieille femme, qui désigne les toilettes par le mot ‘ouatères’, n’a pas tout à fait tord ). Elle s’appelait Élisabeth Badam, Maman. É-li-sa-be-th-euh. Et je te rappelle quand même que j’ai remporté plusieurs concours de nouvelles, au pl…

J.P. : Oh, la belle affaire !  Monsieur Georges Procrastin, le célèbre chômeur,  gagne des  concours sur des paquets de biscottes ! (ricanement blessant de vieille femme hystérique). Même ton père écrivait des gribouillons en douce au lieu de regarder Sabatier à la télé comme tout le monde ! Quand il a publié cet article sur la pêche au gardon dans Chasse et pêche, on aurait cru qu’il avait séparé les eaux en deux, ce vieux prétentieux ! Reste modeste, mon petit ! Elle t’a fichu le ciboulot à l’envers, la Lisa Badam, Pi-cé-tout ! »

(Léger clic qui indique que l’auteur arrête le magnétophone avant de se préparer un bol de Cheerios et de décapsuler une Leffe).