—  Où est mon sac à main, Georges ? demande Maman.

Et moi, je pense : j’aime plus les anniversaires.

Déjà je les aimais pas trop avant aujourd’hui. Surtout le mien. Avec l’âge, un anniversaire, ça ressemble à un oscar d’honneur. Le gâteau est toujours trop petit tellement y’a de bougies à piquer dessus. Les vieux, ils ont juste droit à des bougies moches en forme de chiffre. Ça me déprime.

Aujourd’hui, c’est différent.

On devait fêter chez Maman les trois ans de mon petit neveu, Kevin. Le fils de mon jeune frangin, William. Ce matin, aux aurores, Maman était sortie chercher les pâtisseries commandées à la boulangerie pour l’occasion – des macarons au chocolat pour le p’tit Kevin et des tartelettes aux fraises pour les adultes. C’est là que c’est arrivé. A la sortie de la boulangerie, Maman avait téléphoné à William sur son portable.

68 fois.

William dormait.

Et maintenant, Maman nous demande toutes les cinq secondes :

— Où est mon sac à main ?

Debout dans la salle d’attente des urgences, William me regarde comme un lapin prit dans les feux d’un poids lourd. Je hoche la tête en souriant pour le rassurer. Mais ça marche pas ; il gratte avec son ongle une peau morte sur sa lèvre depuis une heure.

— Oh ! Où est mon sac à main, Georges ?

Maman adore les anniversaires.

Y’en a toujours trop, aux anniversaires, avec Maman. Trop de rôti de porc, trop de patates, trop de champagne, trop de cadeaux, trop de guirlandes… Trop de tout. C’est sa manière de dire je t’aime : elle ampute son budget aquagym du mois pour nous gaver comme des oies.

— Où est mon sac à main, William ?

Maman avait tout organisé en grand comme d’habitude.

Champagne de chez Carrefour, foie gras de chez Lidl, poulet de chez Auchan, bisous de chez amour. J’avais même acheté un cadeau pour Kevin. Ce p’tit livre tout mignon avec un monstre qui bouffe le livre de l’intérieur, si bien qu’il y a plein de trous partout entre les pages avec le monstre derrière.

Manquait plus que les pâtisseries à aller chercher à la boulangerie, près de chez Maman.

Toutes ces réunions familiales, ça m’aide pas à avancer sur mon roman. Mais bon, je l’aime bien le p’tit Kevin. Souvent aux anniversaires, on joue au foot dans le jardin de l’appartement de Maman au ré-de-chaussée. On bricole des buts avec deux pulls sur la pelouse. Kevin fait des shoot de souris dans tous les sens. Et moi, je fais semblant de prendre des buts. Et je me sens plus jeune, d’un coup. Et William aussi.

— Où est mon sac à main, Georges, mon chéri ? Pourquoi, je suis là ?

William me tire par la manche et me prend à part.

— Tu crois que c’est grave, Georges ?

Je lui réponds avec un clin d’œil :

— Le temps que Maman retrouve son sac à main, quoi.

William sourit pas.

Faut dire que ça fait peur, ces réveils-là. Quand ta mère t’appelle 68 fois en quinze minutes et aux aurores, à la sortie de la boulangerie. Et qu’elle te laisse un seul message vocal bien flippant :

— William, mon chéri ? Où suis-je ? Maman ne retrouve plus sa maison. Quel jour on est ? C’est quoi, ces pâtisseries, Will ? Pourquoi ma maison a disparu ? Oh, Will, où est mon sac à main ?

Au réveil, mon frère avait fait un tour de voiture chez elle en catastrophe.

Une heure après, Will et moi avions dû respecter la limite de courtoisie. J’ai jamais compris ce concept de courtoisie. Vu que si t’es aux urgences, tout le monde sait que t’es pas en grande forme. Mais bon. On a fait nos courtois avec Maman et Will. Devant nous, un type pissait le sang par le nez devant l’hygiaphone de l’accueil. On tenait chacun un bras de Maman, et Maman son carton de macarons et de tartelettes devant elle par le petit ruban rose du boulanger. Ça faisait comme un pendule de pâtisserie tenu par une folle.

A présent, Maman est allongée sur un brancard à roulettes aux urgences au milieu de vieux ensanglantés qui respirent comme des éviers bouchés. D’autres mamans aux sourcils froncés tiennent la tête de leur gosse contre leurs cuisses et demandent aux infirmières toutes les trente secondes :

— Quand est-ce le tour de Nicolas ? Il souffre ! Voilà une heure qu’on attend !

Et y’a Maman, au milieu de toute cette douleur et des effluves d’eau de javel, qui cherche son sac à main.

— Quel jour on est ? Pourquoi je suis là, mes chéris ? Où est mon sac à main ?

A ce stade, Maman, c’est un ordinateur qui reboot toutes les cinq minutes en sursautant pour te poser la même question. Et nous on flippe. Vu que maman à 68 ans et qu’elle en fait toujours un peu trop aux anniversaires. Et aussi parce qu’on ignore ce qu’est un Doppler du cou, mais rien que le nom, ça à l’air douloureux et grave. La ponction lombaire, pareil.

Une double porte s’ouvre.

Maman est roulée au bout d’un couloir bleu ciel par deux infirmiers.

Genre traversée du Styx. Le fleuve des enfers. Les Crocs des deux infirmiers balèzes laissent des trainées de caoutchouc noires sur le lino. Ils répètent à Maman, en mode répondeur :

— Oui, Madame, ça va aller. Oui, Mada…

Il la regarde même pas dans les yeux, les enfoirés. Will et moi, on en mène pas large. On pense que, le p’tit Kevin, sa Mamie ne se souviendra peut-être plus jamais de sa date d’anniversaire. Et y’a le poulet et le champagne qui s’impatientent dans le frigo.

Ça craint.

Pendant les examens de Maman, Will et moi, on sort fumer clope sur clope sur le parking, à l’entrée des urgences. Toutes les cinq minutes, des amochés de la vie sont accouchés du ventre des ambulances, puis roulés à l’intérieur du bâtiment.  On s’habitue vite. Au bout du cinquième accouchement, Will et moi, on s’amuse même à deviner de quoi souffrent les nouveaux nés de l’ambulance :

— Hémorroïdes infectées, dit Will.

— Intoxication alimentaire : kébab périmé, je dis.

Et on se bidonne en tirant nerveusement sur notre clope.

Quand, Will et moi, on a presque plus de clopes et un peu mal à la gorge, on rentre voir Maman dans le bâtiment des morts en sursis. Voir si les examens sont terminés. A l’entrée de la salle de torture, le médecin nous attend les bras dans le dos. On déglutit des œufs d’autruche quand il nous dit :

— Ictus.

Will et moi, on se regarde dans le blanc de l’œil. Paumés. On se demande en silence si ça s’opère, un ictus. Ou si c’est juste un raccourci pour : infarctus.

— C’est une perte de mémoire subite, dit le toubib. Aucune conséquence, ni récidive, à long terme. Votre Maman n’imprime plus dans sa mémoire à court terme. C’est un mini accident vasculaire cérébral. Rien de grave. Dans douze heures, elle sera comme neuve. Maintenant, elle doit se reposer. Elle sortira dans 24 heures. En attendant, elle m’a demandé de vous donner ça.

Le docteur sort une main de son dos. Au bout de ses doigts pendouille le carton de tartelettes aux fraises et de macarons au chocolat. On remercie. Et d’un seul coup, Will et moi, on crève la dalle. On se débine comme des gosses avec le carton vers l’entrée des urgences et on s’empiffre en regardant le balai des ambulances sur le parking.

— Le boulanger a téléphoné, dit Will, la bouche pleine. Il a trouvé mon 06 sur un Post-It dans le portefeuille de Maman. Elle a oublié son sac à main là-bas, ce matin. Il paraît que dans le porte-feuille y’avait trois photos de bébé. Toi, Moi et Kevin. Et un papier en dessous qui disait : mes amours.

On sourit et on mastique de plus belle notre tartelette aux fraises. Et je pourrais aussi bien avoir l’âge du p’tit Kevin, à cet instant, tellement elle me semble bonne cette tarte.

Une chose est certaine : y’a des anniversaires qui s’oublient jamais.

Catégories : La ponte

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