Ce dimanche-là, j’ai le moral à zéro.

J’ai pas de plan pour mon roman. Et vu qu’il en faut un, disent les blogueurs sur internet, je me dit que Lisa va finir par se marier avec un marchand de kébab avant que j’ai pondu la première page de mon best-seller.

Histoire de tuer le cafard, je traîne mes claquettes de piscine à la boulangerie pour m’offrir un croissant. Et Jésus est là. Il fait la manche devant la vitrine. De longs cheveux jaunes morve dégoulinent sur ses épaules maigres depuis une raie médiane laiteuse. Son visage, c’est plus l’impression d’un vieux totem indien.

Pas ce Jésus là.

L’autre.

Le clochard qui loue un banc en Airbnb en bas de chez moi, près de la boulangerie.

— Ça va ti, mon fils ? il demande.

— Mouais… Et vous, Monsieur Jésus ?

Il exécute un tour sur lui même, les bras levés en croix, canette de 8.6 navigator en main.

— Impec’, fiston !

Il a l’air heureux ; je suis un peu jaloux. Mais comme il fait soleil et que je suis au désespoir, à cause de mon génie littéraire qu’a foutu le camps dans les bagages de Lisa, j’hésite à demander l’avis de Jésus sur cette histoire de plan de roman. Jésus écrit, lui aussi. Pas des romans, des petits billets au stylo à bille bleu qu’il colle un peu partout sur les panneaux publicitaires ou les vitrines du quartier :

 » Jésus bénit Lucie Dupont, Dieu te protège. Tu iras au paradis, Lucie Dupont. J’ai causé de toi à mon père, il est d’accord. Merci pour la tarte aux fraises que tu m’as offert.  »

« Dieu te bénisse, Jean-Pierre Pouvreau. Puisse le royaume des cieux t’ouvrir ses portes. Tu le mérites. Merci pour les deux euros que tu m’as donné.  »

Les bondieuseries manuscrites de Jésus, y’en a collé dans tout le périmètre.

J’hésite à lui demander pour le plan de mon roman.

Après tout, Jésus sait tout.

Jésus devine tout.

Il a un don. La preuve, en se curant le nez de son ongle crochu, il me demande :

— Pourquoi t’as les yeux tristes comme deux trous d’urine dans la neige, fils ?

Et là, je sais pas, le barrage cède. Après tout, nous sommes dimanche. Le jour de la messe et des confessions. Alors je déballe toute l’histoire à Jésus. Mon roman en panne. Mon foie qui fatigue. Mon angoisse qui s’enracine. Et maintenant cette affaire de plan à construire, c’est le pompon…

Jésus plisse les paupières sous ses sourcils broussailleux jaunes pipi.

— Oh, je vois… Le plan…

— Ouais, le plan, Monsieur Jésus. Ils m’emmerdent sur les blogs littéraires avec leur plan de roman. Un roman, ça se pond. C’est pas une liste de commission. Les planificateurs de romans, c’est le Politburo des sans talents. De ceux qui ont les pétoches d’avancer dans le noir. Moi, j’aime pas les numéros de trapèzes avec filet, Monsieur Jésus. C’est de la merde, les plans de romans !

La malice étire ses lèvres givrées de peaux mortes. Son doigt griffu me fait signe d’approcher ; je m’exécute. Au point où j’en suis, j’ai plus rien à perdre, même pas l’odorat. Jésus murmure :

— Tu as raison, fils, méfie-toi des plans…

Sans cette puanteur de vin frelaté, d’urine séchée et de tabac froid, je l’embrasserais presque.

— Ben, vous avez rudement raison, Monsieur Jésus ! Un roman, ça se pond pas avec des macros Excell ! C’est bon pour Harry Potter, ça ! C’est avec les tripes que..

Il m’interrompt, une main levée en salut Apache.

— Jésus va te raconter une histoire, mon fils… Ensuite, tu lui payeras une religieuse au chocolat.

Il est chié, Jésus, quand même. Mais bon, je compte ma monnaie ; j’ai assez.

— Vois-tu, mon fils, me confie-t-il, autrefois Jésus aussi faisait des plans. Avant d’être le Jésus que tu vois devant toi, Jésus travaillait pour le Malin. Dans l’immobilier. Il ratissait les pauvres. Il habitait un pavillon de banlieue avec un grand jardin et tout le confort moderne : Thermomix à triple vitesse, aspirateur Dyson dernier cri et tondeuse à gazon solaire Husquevarna… La totale. Jésus était mariée à une jolie femme cambrée comme une piste de saut à ski. Il avait tout pour être heureux. Au travail, quand il fallait sourire, Jésus souriait.  Et quand il fallait pas, Jésus souriait aussi. Pourquoi ? Parce qu’il avait un plan. Il avait plein de plans, Jésus. Un plan de carrière. Un plan d’épargne. Un plan cul. Un planning de vie sur 80 ans tout schuss. Puis, un matin, l’entreprise de Jésus lui avait proposé un autre plan…

Il boit une rasade de sa 8.6.

— Un plan social… Licenciement économique avec six mois de salaire.

— Chaud, ça, Monsieur Jésus, dites donc…

— Ne fais pas de plan, mon fils. Rien de ce qu’on prévoit n’arrive jamais. Regarde avec ton roman et ta Lisa Badam qui revient pas… Vois-tu, fiston, l’humanité entière fait des plans et personne ne va mieux. Résultat ? Le monde va bientôt couler sous la mer.

Il renifle et siffle une lampée à sa cannette. Son index pointe le ciel :

— Le vrai plan, c’est LUI qui le détient. LUI seul.

— Attendez, attendez, comment vous savez pour ma Lisa qui revient pas, Monsieur Jésus ? Je vous en ai pas parlé de ma Lisa Badam…

Il sourit entre les poils de sa barbe jaunasse à trous.

— Mon fils, ne sous-estime pas Jésus…

Ses mains crasseuses empalment mon visage. Il chuchote à mon oreille :

— Écris, fiston. Écris au kilomètre. Écris pour le plaisir. Aie la foi. C’est ça, ton plan, fils : la foi.

— Vous sentez vraiment du bec, Monsieur Jésus…

— Tu me dois une religieuse au chocolat, fils.

N’empêche, ça me requinque, cette histoire de foi. Évidemment que le grand Georges Procrastin n’a pas besoin de plan ! Ah ! Et alors ? Ne suis-je pas l’auteur de la géniale nouvelle Raclette entre ami ?  J’entre dans la boulangerie fier comme le gagnant du prix Goncourt de Pif gadget. Je passe commande au comptoir et je sors avec mon croissant et la religieuse de Jésus.

— Merci, mon fils.

Ses chicots éventrent le gâteau. Il me tend un papier froissé, un genre de prospectus chiffonné. Au dos, il est écrit :

— Dieu te bénisse, Georges Procrastin. Tu iras au ciel. L’éternel a un plan pour toi, Jésus le lui a demandé. Garde la foi, et demain, tu pondras un roman d’amour. Ta Lisa reviendra. Tu es homme bon. Merci pour la religieuse que tu m’as offerte.

Comment Jésus sait-il mon nom ?

Il m’arrache le torchon de papier des mains, dégaine un tube de glue de la poche de son treillis troué aux genoux, puis colle le billet sur la vitrine de la boulangerie. Une femme s’approche de la boutique. Jésus suçote ses doigts chocolatés et demande :

— Ça va ti, ma fille ? Pourquoi vous avez l’air triste, comme ça ?

Catégories : La ponte

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