Je règle mon radio réveil à 9h15.

Quinze minutes de battement.

Surtout ne pas la croiser dans l’ascenseur.

J’ai établi mon poste de guet à la terrasse du bistrot en face de notre immeuble. C’est ici que je tape mes impostures littéraires et siffle mon litre de café journalier. La table tantôt à l’ombre, tantôt au soleil. L’emploi du temps de Layla varie, mais l’heure du croissant au beurre est immuable.

À 9h30, son petit nez projeté à la française point dans l’entrebâillement de la lourde porte vitrée. A l’heure où je bave dans un café allongé de l’autre côté de la rue , le front barré de migraine. Depuis l’intérieur du bistrot, Daniel Balavoine et Eurythmics accompagnent les pas légers de ma voisine jusqu’à la boulangerie.

Elle n’a pas forcément bon goût, question vêtements, Layla.

La faute à son bassin un poil trop bas, peut-être, sa silhouette mince et ses mollets un peu trop bombés ; ça entame sa confiance en elle. Chaque matin, elle réserve sa réponse à la question : en dessous ou au-dessus du genou ?

Souvent en fin d’après-midi, nous nous effleurons maladroitement dans l’ascenseur. Mes doigts ont frappé le clavier cinq heures d’affilées, le ciboulot encore au labeur et le regard dissimulé derrière mes Ray-ban Aviator rayées, je m’autorise un bref coup d’œil sur son joli minois. La possibilité que les pages noircies ce jour soient réduites à du papier bon pour la corbeille, dès le lendemain, est encore prégnante. Alors j’ose même un BONJOUR courtois.

Dans ces moments-là, un auteur a l’état d’esprit d’un troufion de retour de Verdun, crotté de doutes et la mort dans l’âme. Rien d’autre n’a d’importance que la bataille menée ce jour avec les mots. Je flotte pour ainsi dire entre le rien à foutre et le pourquoi ? et je claquerais la main au panier à la reine d’Angleterre sans sourciller.

Layla le sent, ça l’intimide, peut-être…

Tassé dans l’étroite cage d’ascenseur, je pourrais lui caresser la main en me grattant le nombril, mais je préfère consulter mes factures EDF et mes courriers Pôle emploi. Adossé à la paroi de la cabine à miroir, je me donne l’air d’un bonhomme, façon macho méditerranéen démodé des années 80, tandis que les grands yeux vert militaire de Layla me détaillent par-dessous le trait d’eyeliner maladroit de ses paupières, hautes comme un rideau de théâtre marbré de fins capillaire rosés. Elle se tient face au miroir, le rouge aux joues. De mon côté, je tourne ABSOLUMENT le dos à mon reflet. Et je n’ose, oh, non, grand JAMAIS, dire : « Bonjour, LAYLA. » Je ne la tutoie SURTOUT pas. Je dis  :

— Bonjour, MADEMOISELLE, VOUS allez bien ?

Comment en est-on arrivés là, Layla ?

La scène eut lieu dans ce bar de motards accros à la musique métal, sur les quais de Loire. Une étouffante soirée d’août, il y a quinze jours. Layla s’appelait encore MADEMOISELLE. Je ne sais comment, elle avait traîné ses No Name blanches et sa jupette à fleurs dans cette anti-chambre du démon, peuplée de métalleux chevelus et de motards tatoués. Dans un coin, elle et ses copines humaient timidement les vapeurs de picon bière et les effluves de sueur aigrelettes, telle une portée de colombes égarées à un concours de ball-trap.

J’étais accoudé au comptoir. Je battais la mesure du front sur Rage against the machine quand Layla est venue à MA rencontre. J’ai donc feint de consulter mes mails avec un téléphone éteint, faute de batterie. Layla s’approchait du bout de ses No Name blanches, sa jupette à fleurs d’orchidée hésitait entre la fessée et le bénitier. Ses grand yeux verts militaires étaient brillants et rougis par une variété de bières trop sucrées, créées pour les jeunes femmes et la prospérité des dentistes. ELLE s’est plantée à côté de MOI et elle a dit :

— Salut, je suis Layla, TA voisine. Quitte à nous croiser souvent dans l’immeuble, je ne sais pas… Autant se présenter, non ?

Elle n’avait pas l’air sûre de sa proposition. J’ai répondu :

— Oui.

La réponse la plus idiote du monde avec : désolé, je ne mange plus de viande. Layla m’a claqué la bise par surprise et je pourrais vous mentir, comme dans un de ces roman cul-cul pour jeunes filles prépubères, affirmer que j’ai omis volontairement de me laver les joues toute la semaine suivante : c’est faux. Je me la suis frottée, gêné. Parce que j’avais vieilli, grossi, enflé, coulé un peu plus dans l’abime du chômage et de l’ivresse au rabais.

Puis j’ai dit à Layla, en guise d’alibi à ma bonne mine vaincue, que j’étais écrivain. Elle a aspiré à la paille de sa bière sucrée entre le col de la bouteille et la tranche de citron vert. Elle devait m’imaginer vêtu d’une chemise à jabot, suçant une plume de faisan trempée dans de l’encre de chine, face à un parchemin vierge, jour et nuit, un verre d’absinthe à la main. Je n’ai donc rien avoué sur la Kronembourg à 7.2 degrés que je m’enfile, chaque jour, en excès à l’apéritif (j’écris Kronembourg et Word souligne le mot en rouge et me propose « embourbé » en remplacement, et je ris tout seul comme un tordu, c’est vous dire dans quel état j’erre).

Après les présentations, nous n’avons plus su quoi nous dire. Layla envisageait du regard une dérobade commode vers la salle de danse attenante. Puis, la seconde suivante, sa tête penchait vers son épaule nue et ses grands yeux d’un vert militaire évaluaient la possibilité que cet homme mûr, ou plutôt confit, puisse lui enseigner quelques roulades érotiques inconnues, privilège de son grand âge. Elle mordillait sa paille et riait bêtement à l’absence de conversation qui suspendait des toiles d’araignée entre nos lèvres.

Non, de cela, Layla et moi n’en n’évoquons JAMAIS le souvenir dans l’ascenseur.

Maintenant, à chaque rencontre furtive dans la cabine, je me demande toujours si j’avais mauvaise haleine cette nuit-là. De son côté, peut-être s’interroge-t-elle : étais-je suffisamment saoule pour avoir envisagé ÇA.

Quoiqu’il en soit, nous avons laissé nos propos en l’état, tel un tapis à moitié déroulé sur un cadavre encombrant dans une partie de Cluedo. Et maintenant, c’est vouvoiement, amnésie feinte sur toute l’histoire, sans que ni l’un ni l’autre ne sachions véritablement pourquoi ces premières avances ont chuté au fond du ravin de l’embarras.

Si, par malheur, la cabine d’ascenseur de l’immeuble nous réunis en fin de journée, Layla tortille ses cheveux et s’empourpre un peu. Elle joue la fille ; je fais l’homme. Le nez dans mes factures, je marmonne que ces crevards de L’EDF ont vraiment gonflé leur tarif depuis l’an passé. Ça m’évite une érection malvenue dans une cabine exiguë   d’un érotisme ordinaire de téléfilm rose du dimanche soir. Le sang monte au cerveau : c’est bien comme ça.

Mais le soir, depuis mon appartement, alors que le chômage et mon roman en panne me laisse saoul et hagard devant cette émission télé où un couple américain élevé au grain retape des taudis pour en faire des palais montés au rivet, j’écoute ses pas sur le plafond, au cinquième étage.

Que porte Layla à cette heure ?

Une nuisette en soie de concubine chinoise brodée d’un dragon d’or ?

Un string ?

Un jogging Adidas élimé ? (précision utile, si tu es auteur : Word accepte le mot Adidas, mais pas le mot Kronembourg. Je ris tout seul, c’est vous dire comme ça ne s’arrange pas avec ma dinguerie).

Rien du tout ?

Attend-t-elle aussi l’ensemencement du jardin de cette vieille bicoque Tudor, à Pacifics Palisades, pour descendre chez moi quémander un peu de confiture à tartiner sur le ventre de son croissant du lendemain ?

Mais qu’est-ce qu’elle fout, Layla, bordel, à hésiter à descendre l’unique étage qui nous sépare ?

Elle me marche sur la tête, tous les soirs, nue comme un ver (oui, à ce stade d’ivresse, elle est forcément nue, le kimono de concubine asiatique n’a pas résisté à mon sixième verre). Et, moi,  j’attends la réfection d’une salle de bain californienne et de sa douche à l’italienne, avec carreaux noirs et blancs et crédence assortie.

C’est idiot autant de gêne pour une si petite distance.

Et pourquoi, MOI, ne monterais-je pas sonner avant que ne sonne le glas ?

Mais non, mais non, mais non.

Je me ressers un verre. J’irai sonner après que ces deux-là, à la télé, aient rasé l’abri de jardin mangé par les termites, retourné la terre, resemé et arrosé le gazon. À ce moment-là, SEULEMENT, je m’engouffrerai dans la cabine d’ascenseur déserte, j’irai sonner chez Layla et lui demanderai, tout de go :

— Pourquoi on ne se tutoie plus, LAYLA ?

La minute suivante, l’abri de jardin en bois vermoulu est démonté à Beverly Hills. La baraque rutile telle une maison Barbie et mon verre de Chinon est vidé.

Je me dégonfle.

Le lendemain, le radio-réveil sonne à 9h15 depuis la chambre à coucher. Je suis évanoui au salon et, derrière la cloison, ça fait chanter Michel Sardou comme du fond d’un cercueil. Sur l’écran de la télé un canard hystérique en animation braille : C’est pas moi ! C’est pas MOI !

Cinq minutes plus tard, je suis en première loge, attablé devant mon traitement de texte, au petit bistrot d’en bas, assis à mon poste de surveillance. J’attends l’heure du croissant…

9h45…

J’ai déjà cherché sur internet à la rubrique  » décès de la jeune Layla « , quand un chinois pointe son nez aplati à la porte de l’immeuble.

Je dis un CHINOIS, parce que je suis énervé.

Si c’est un japonais, biffez nem et remplacez par sushi, à la fin de ce paragraphe*.

Quoiqu’il en soit, c’est un asiatique INCONNU qui revient de la boulangerie, cinq minutes plus tard, alourdi d’un sachet de papier brun rendu translucide par le beurre des croissants chauds. Le menton dressé comme une connasse de Windsor fière de sa lignée consanguine, Bruce Lee pénètre dans le hall. Et je décide, sans DISCUSSION possible, d’arrêter les nems au porc* (biffez et remplacez ici, par la SALOPERIE de spécialité asiatique qui convient à votre dégout).

Les effluves de poulet et de pommes de terre frits montent à mes narines depuis le restaurant d’à côté. J’use mes incisives sur le rebord de ma tasse à café vide. Le soleil au front. Le curseur de mon traitement de texte clignote, apparaît et disparaît sur la page blanche, telle une pute sournoise feignant de téléphoner sous un abribus au passage des flics. Tout ce que je parviens à écrire avant l’heure du tire-bouchon, c’est huit pages de : Nagasaki, Nagasaki, Nagasaki…

Chafouin est un mot faible pour décrire l’émotion que j’éprouve, pénétrant seul dans l’ascenseur de l’immeuble.

Le début de soirée est catastrophique : je n’ai plus de vin rouge. La flemme et mes travaux d’espionnages auditifs me poussent à me rabattre sur le rosé, tiède et acide, un genre de napalm gastrique, oublié par une connaissance, lors d’une soirée arrosée de juin. A la télé, John, le rénovateur de taudis, dégonde une porte en fer forgé à l’entrée d’une baraque repeinte en jaune citron, à Santa Monica. Je me mords le gras du pouce quand, du plafonnier, des pas lourds et dédoublés me parviennent depuis le cinquième étage. DEUX paires de pieds qui résonnent comme le décès de ma prostate. 

Quand le rosé a suffisamment érodé ma raison et ma dignité, je me hisse par l’ascenseur au cinquième étage, en mode furtif. Ninja bancal en caleçon troué, je colle une oreille contre la porte d’entrée de Layla. Mon cœur bat à mes tempes. Je me fais l’effet d’un gamin espionnant une levrette parentale, un samedi soir en 1975. Mais tout ce qui transpire de la lourde porte blanche à juda est un genre de ronron de lave-linge. Et c’est bien normal, je me dis, haineux, puisque les chinois tiennent TOUJOURS des blanchisseries, c’est bien connu. Moi aussi, j’ai lu Lucky Luke.

De retour à mon appartement, je zappe sur un documentaire sur la pêche à la crevette au Vietnam. Et je décide héroïquement de déboucher la bouteille de saké offerte par ma belle-mère à Noël (elle sait que c’est le seul alcool dont je ne bois JAMAIS).

Comprenez bien la situation : ma fenêtre de tir était étroite.

A 17 ans on oublie vite.

La rentrée scolaire prochaine et le retour des PARENTS médecins de Layla de leurs vacances au Brésil ne feront qu’une bouchée de notre amour naissant.

Mais non, mais non, mais non.

Layla, ma gosse, j’ai mis volontiers ton absence de TEXTO et ton revirement subit au sujet de notre tutoiement sur le compte de la timidité et de la lumière du jour qui, tout le monde le sait, emporte l’ivresse, l’audace et les promesses audacieuses des soirées arrosées, au pays raisonnable où les avances pornographiques d’une mineure à un vieil auteur fatigué sont encombrantes au matin.

Mais ce CHINOIS entre nous, c’est un peu trop.

La jeunesse et ton entrée imminente en faculté de médecine n’excuse pas TOUT. Les vieux aussi ont le cœur à gauche, tu apprendras ça à ton UV d’anatomie. On ne fait pas bouillir la marmite sans toucher à la soupe.

C’est TOI qui a réclamé mon numéro de téléphone (tu as a dit  » mon 06 « ), dans ce bar à motards.

C’est TOI qui a eu le CULOT de mentionner ensuite, l’air ingénue, clin d’œil sournois en contraste :

— Mes parents sont en vacances au Brésil pour quinze jours.

Ma chère petite, on n’est jamais trop jeune pour éprouver de la honte. La couillonnerie d’un vieux beau n’est pas un JEU.

Ah, c’est une proie facile, un vieux au chômage ! Écrivain et aviné qui plus est !

Ensuite, je siffle un autre verre de saké et j’ai comme un trou noir…

Le matin suivant, mon visage, c’est Hiroshima qui sourit. Mon ordinateur ouvert devant moi, je trône à mon poste à la terrasse du bistrot d’en face… J’attends.

9h45…

Pas l’ombre d’une jupette trop longue et mal coupée à la porte de l’immeuble… Pas le moindre petit nez projeté à la française. J’ai envie de bombarder Shanghai de camemberts panés et de l’intégrale de Christine Angot. J’imagine Layla, assise en tailleur sur sa couche froissée, roulée dans son kimono de concubine asiatique. Elle picore ses Choco pops à l’aide de baguettes chinoises. Et Bruce Lee, mon fourbe et jaune concurrent, procède à des katas de karaté, torse nu, le ventre vallonné d’abdominaux huilés, dans le contrejour de la chambre à coucher.

Cet enfoiré ne descend même pas lui chercher les croissants.

J’en déduis qu’ils ont baisé.

Que JE suis baisé.

Par bravade, ma gueule de bois change de table. Je m’assois avec mon ordinateur derrière le grand chêne vert, à l’abri de la vision de la porte de l’immeuble que, j’en suis sûr, tu ne manqueras pas de franchir en compagnie de ton Bruce Lee de seconde zone, tandis que j’écrirai cette petite bafouille acide. Un petit texte qui rétablira la VÉRITÉ et qui, à n’en pas douter, te tirera les larmes lorsque mon nom d’auteur entrera au PANTHÉON. Ah ! Rira bien qui rira le dernier, lorsque, empâtée et alourdie de grossesses successives et de porc chop suey, tu te remémoreras avec regret, en feuilletant l’intégrale de mes œuvres chez La pléiade, nos instants d’intimité GASPILLÉS dans l’ascenseur. Ces occasions PRÉCIEUSES où tu aurais pu inviter un VRAI homme à profaner l’appartement familial et jouir du plaisir, tout adolescent, de souiller la couche parentale du sperme caillé d’un mâle expérimenté. Ah ! Comme le remord te rongera, alors !

Mon café allongé fume et refroidit sur la table. Mes doigts vengeurs courent sur le clavier, tels des lévriers furieux. Mes phalanges redoublent d’effort sur les touches quand ta silhouette mal fagotée (mais tu l’es toujours, petite sotte), tes mollets en sac banane, ton bassin trop bas, tes yeux de ce vert pas si militaire que ça (plutôt vaseux) dépassent le tronc du grand chêne vert. Et que dire de ta démarche de basset empoté ! Et tes longs doigts bronzés de petite gourde entrecroisés avec ceux de Bruce Lee, comme ils ont l’air mièvres !

— S’il-vous plaît ?

Une jeune femme blonde aux cheveux épais et emmêlés se tient devant ma table. Un visage de craie, barré de plis d’oreiller. Le regard farceur et ensommeillé, d’un bleu de bol breton à prénom, elle demande :

— Nous sommes voisins à cette terrasse tous les matins, mais vous êtes toujours focalisé sur votre écran ou la porte de cet immeuble. C’est bête… Quitte à se croiser souvent, je sais pas… Autant se présenter, non ?

— Oui. 


Elle n’a pas forcément bon goût, question vêtements, Layla.

Catégories : Les nouvelles

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