A croire que les écrivains font pleurer les femmes.

C’est vrai, c’est un peu dégueu les larmes de Madame Pignole qui dégoulinent dans mon cou juste après le café du matin.

Je lui avais pourtant apporté des pâtes de fruits, histoire qu’elle m’ait à la bonne dès le premier rendez-vous.

Y’a pas Écrivain comme métier, dans le logiciel de Madame Pignole. Voilà pourquoi elle chiale sur mon épaule.

« C’est pas grave, Madame Pignole, je dis. Vous pouvez mettre Auteur, à la place d’Écrivain, si vous préférez…   »

La vieille Pignole pleure de plus belle. Sa voix semble chuter d’un balcon.

Georges Procrastin aime pas voir pleurer les femmes. C’est même pour ça qu’il écrit. En plus, les larmes de Madame Pignole, on dirait des vraies larmes. Celles qui veulent pas s’arrêter de couler. Celles qui font pas de bruit. Comme les larmes d’après ma rupture avec Lisa, ces nuits d’insomnies où je mangeais des plats cuisinés au micro-onde en chialant devant le télé-achat. Chaque fois, ça me fend le cœur, ces larmes-là. Même à 8h30 du matin avec la gueule de bois.

« Allez, allez, Madame Pignole, prenez une pâte de fruits… Elles sont bonnes. Une promo Lidl, laissez-vous tenter, hein ? »

– Papaaa adore les pâtes de fr… fruits… Bouhouhou… bouho… »

Elle hoquette. Elle suffoque. S’en est gênant, vu qu’il y a pas de porte au bureau. On va s’imaginer que Georges Procrastin fait pleurer les vieilles dames.

« Ben, c’est extra, ça, Madame Pignole ! je fais, d’une voix étranglée vachement pas crédible. Tagada-Tsoin-Tsoin ! Hauts les cœurs ! Vous pourrez lui offrir la boite, à votre Papa. Pour la fête des pères, hein ? Où à Noël. Avec une petite cravate en soie ou un jeu de mille bornes. Hop ! »

Elle pleure à s’éventrer. Le rimmel de ses yeux dégoutte sur ma chemise des grands jours. La H&M bleu ciel avec le col Mao. Je l’avais mise de côté et repassée pour l’after de mon futur prix Goncourt au café de flore avec Frédéric Beigbeider. Ça me gonfle.

« Faut vous ressaisir, maintenant, Madame Pignole ! Hein, c’est moi qui suis censé être triste ! C’est moi le chômeur, je vous rappelle ! Mettez Auteur dans votre logiciel, à la place d’Écrivain, pis on en parle plus !

– Vous êtes si gen…gen…til, vous me le rappe rappelez tellement… »

Madame Pignole enroule ses bras autour de mon cou. Ses lèvres de vieilles embrassent ma joue.

« Je vais créer un #Metoo pour les hommes, si ça continue, Madame Pignole !

– Vous êtes… si…si gentil. Les au… autres candidats, ils sssentent mau… mauvais, pi pis ils savent pas écrire, y’en a ils me me traitent de vieiillle saalooope, parfois… Vous savez pas… pas ce que c’est… Et pis vous… me… le rap… rappelez tel… tellement… bouhouhou… »

Mais de qui elle parle, sapristi ? Marcel Proust ?

Je suis à deux doigts de l’euthanasier quand elle relève la tête de mon épaule. Son visage, c’est rien qu’une flaque de rimmel ridé. Ses yeux plongent dans les miens, embarrassés, un dernier spasme et… Le réservoir à chagrin est vide. Le côté on/off des larmes. A croire que j’ai rêvé. Madame Pignole quitte mon épaule et se redresse. Digne, elle tire sur sa jupe et renifle.

« Désolé, Monsieur…  »

Je suis encore étourdi par ce renversement de situation. Mais une seule question me vient :

« Ben, c’est pas grave mais… C’est qui que je vous rappelle tellement, Madame Pignole ? »

Une main sur les lèvres, elle réprime un sanglot, une réplique sismique de son chagrin, puis elle dit d’une voix cassée :

« Mon père… Il était écrivain aussi. Au chômage. Les romans à l’eau de rose… c’était son créneau. »

Puis, c’est plus un souffle que des mots :

« Il…  Il s’est pendu, avant-hier. Il n’arrivait plus à écrire… Y’a pas Auteur, non plus dans le logiciel… Ça vous embête si je mets bibliothécaire à la place ? »

Il n’arrivait plus à écrire.

Écrire.

Crire.

Re.

Mes paupières clignotent. Je sais pas. Je me lève en mode automatique avec ma chemise tachée de larmes noires. Comme dans un rêve. Puis, tout raide, je m’évapore vers la sortie du bureau. Dans mon dos, sur un autre continent, une voix tremblante me crie :

« Mais… Mais attendez, Monsieur Procrastin ! Nous n’avons pas fini de constituer votre dossier ! »

Je commence à courir. Les bureaux défilent autour de moi en rangs d’oignons. Puis les platanes. Les passants. J’ignore pourquoi je cours. Peut-être à cause du supplément de chagrin à digérer en plus de ma rupture avec Lisa. Peut-être parce que j’arrive plus à écrire. Peut-être parce que j’ai l’image d’un écrivain chômeur pendu dans la tête. Ou peut-être parce que, à ton premier rendez-vous pôle emploi, t’as pas forcément envie d’entendre qu’écrivain, c’est pas un métier, et qu’en plus tu vas en mourir.

Et mes larmes commencent à couler.

Catégories : La ponte

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