J’attends mon tour.

Sur la table basse près de moi, j’ai repéré un numéro de Gala avec Johnny Depp en couverture. Mais son aspect corné, et les empreintes grasses laissées sur la silhouette de Johnny, me rappellent qu’une centaine de doigts malades l’ont feuilleté avant moi. N’aggrave pas ton cas, Georges, pas touche. Le virus de la gastro-entérite peut survivre plus de quinze jours sur la couverture d’un magasine…

Pourtant, ça m’apaiserait de savoir si Johnny et Vanessa vont se remettre ensemble.

La porte communiquant avec l’accueil s’ouvre à nouveau. Nous levons les yeux à l’unisson. La jolie secrétaire en blouse blanche, affublée d’un petit nœud ringard épinglé dans les cheveux, passe la tête dans l’embrasure et annonce d’une voix habituée à articuler les noms tout bas :

— Madame Richard ?

A ma droite, une vieille dame se lève en toussotant, et au même moment, à coté de moi, le vieux coiffé d’une casquette se dresse sur ses jambes au ralenti, la bouche en accent circonflexe, indigné.

— Je suis arrivé avant la dame, je proteste.

Pour l’ambiance, mariez une veillée funèbre à la bibliothèque municipale et une soirée mime dans un hospice. On parle tout bas, on rit pas, on lit les magasines étalés sur la table en verre – des nouvelles de Johnny et de Vanessa, la recette des verrines crevettes-avocats – et on attend. Picétout. On attend que la femme au nœud dans les cheveux chuchote notre nom.

— Ce n’est pas le même examen, Monsieur, répond pimprenelle, tout sourire, au pépé pas content. Derrière elle, sa collègue, assise au comptoir d’accueil, glousse. Le vieux lève un bras et déplie son index vers le plafond. Ses lèvres exsangues tremblent mais aucun mot ne sort. Il se rassoit péniblement ; Alzheimer, peut-être.

— Venez, Madame Richard.

Ici, on joue à qui a la pathologie la plus grave. Madame Richard nous coiffe au poteau. La vieillesse, on n’imagine pas ce que ça vous fait. Les anomalies cellulaires cumulées, les organes oxydés et piquetés comme un vieux service d’argenterie. Et tout ça, ça donne Madame Richard. Un être rabougri et glissant, à la peau tachetée façon léopard, quelque part entre l’iguane albinos et la momie de Toutankhamon. Ses doigts recourbés comme des serres, semblent déjà prêts à gratter la terre autour du cercueil pour remonter au cas où Dieu lui accorderait une seconde chance.

Mamie Richard disparaît derrière la porte au bras de Pimprenelle dans une dernière quinte de toux tandis que chacun reprend la lecture de son magasine périmé avec soudain la conscience aiguë que le temps passe beaucoup trop vite.

J’étouffe.

J’ai envie d’un veau Marengo, d’une téquila frappée bien fraiche, d’une pute portoricaine avec l’accent allemand. D’un SMS d’insulte de Lisa. Quelque chose qui me raccroche au monde des vivants.

Même la plante grasse près du vieux à casquette pas content pique dangereusement vers le sol, assassinée lentement par cet air chargé de souffle aigre, alourdi d’effluves d’aliments coincés dans les dentiers, et de trouille refoulée. Merde, ils ne pourraient pas séparer les vieux des jeunes ? Les écrivains géniaux et le commun des mortels ?

J’hésite à appeler Marie pour la cuisiner. Après tout, c’est de sa faute. Mais il est à peine neuf heures, et puis Marie est folle. Elle jouit à la troisième personne du singulier. La première fois, j’ai cru que nous étions trois dans la chambre :

— Oui, vas y, ELLE aime ça ! ELLE vient !

Mais bon Dieu, de qui tu parles ?

La porte s’ouvre à nouveau. Le silence s’épaissit. Pimprenelle profile une nouvelle fois son nœud rose dans l’embrasure, sa collègue réprime un fou rire dans son dos :

— Monsieur Guesné ?

Elles s’amusent bien les deux secrétaires de l’accueil. Elles vérifient votre carte vitale comme on pèse un tourteau, discutent de leur mec en triant des radios couvertes de vilaines taches blanches avant de vous les tendre avec le sourire :

— Félicitation Madame Richard, vous êtes reçue en phase terminale.

Avant trente ans la mort est une légende urbaine. J’aimerais tant me bidonner avec elles, revenir en arrière, boire au calice de la jeunesse encore et encore, me gargariser de l’espoir que ça n’arrive qu’aux autres, mais il est trop tard. J’ai l’ordonnance du médecin et la petite boule au ventre, me voila passé de l’autre coté. Reste l’attente, et l’insupportable incertitude du pire à venir.

— C’est pas trop tôt, Mademoiselle ! se venge le vieux râleur à casquette en se hissant au dessus de son siège avant d’aller rejoindre Pimprenelle, rayonnante comme une fille de joie venant de palper son premier billet de 500.

Et soudain, il est là, je l’entends. Il me parle. Le petit extra-terrestre de mon enfance atteint d’une laryngite chronique. Oui, quelque part sur la gauche, E.T. s’adresse à moi.

— Excusez-moi, Monsieur.

E.T. feuillette avec intérêt un numéro de Modes et travaux directement déterré des débris du World trade center. Des bijoux dorés couvrent presque intégralement ses doigts flétris. Du mascara est agglutiné en grumeaux noirs à l’extrémité de ses cils. Son visage marron semble avoir fondu sur une plaque chauffante.

— Vous venez pour une radio ? Ça vous ennuie si je passe avant vous ?

Si vous saviez madame.

— Ce n’est pas une radio, n’est ce pas ?

Je fais non de la tête. Elle me fixe un instant avec dédain et reprend sa lecture.

Vieille bourge.

— Monsieur Procrastin ?

Pimprenelle s’est glissée tel un ninja dans la salle et m’attend près de la porte, perplexe comme si j’étais le premier être humain de moins de 70 ans qu’elle croisait aujourd’hui. Je quitte mon siège dans l’indifférence générale après un dernier regard à Johnny Depp qui semble compatir, allongé sur sa couverture maculée, le museau couvert d’empreinte : sois un homme, Georges !

J’essaye, Johnny, j’essaye, mais personne ne m’a jamais montré comment il fallait s’y prendre.

— Le biologiste vous rejoint dans la salle d’examen, Monsieur Procrastin, suivez-moi.

Un long corridor arrosé par la lumière sans concession des néons du plafonnier nous conduit dans une minuscule pièce rectangulaire meublée d’un siège incliné de dentiste. La petite boule s’alourdit encore au fond de mon estomac.

— Le biologiste ne va pas tarder, Monsieur Procrastin. Patientez encore quelques instants.

Après Johnny, Pimprenelle m’abandonne à son tour, la femme qui murmurait à l’oreille des vieux s’en retourne glousser derrière le comptoir, poursuivre sa journée bubble gum à la fraise. Je la regarde disparaître au bout du couloir, vive et bondissante comme une jeune femme qui à toute l’éternité devant elle et un bon forfait téléphonique.

J’ai à peine commencé à ronger les cuticules de l’index de ma main droite qu’un homme à lunettes, au physique de nature morte, vêtu d’une blouse blanche, entre dans la pièce.

— Monsieur Procrastin ?

C’est moi.

— Nous allons faire la prise de sang, asseyez vous.

Je m’assois sur le fauteuil de dentiste. En face de moi, sur le mur, est encadrée la photo d’un chalutier pris dans la tempête. Avec les embruns qui giclent, les nuages charbonneux et tout le tremblement. J’embarque. Je suis au large de l’île d’Yeu, je sens le sel picorer mes joues et piquer mes yeux, l’écume glacée glisse sur mon ciré jaune, l’horizon trace des sinusoïdes mousseuses vers le ciel noir et grumeleux. Je suis vivant.

— C’est terminé, Monsieur Procrastin.

Deux tubes vermillons gorgés de sang frais sont posés sur la tablette près de moi. Au creux de mon coude un sparadrap maintient un énorme morceau de coton décoré d’un point rouge. Me voila de retour au port, sur la terre ferme. Et j’ai peur.

— Vous pouvez vous lever, Monsieur Procrastin.

La face de fromage battu ajoute après un toussotement nerveux :

— À présent, montrez-moi l’objet du délit.

Hahaha, trop drôle, Doc….

Je me lève. Il me regarde. Je le regarde. Nous nous regardons. Voilà voilà…

Les secondes s’égrènent. Vvvvvvvvvvv font les néons au dessus de nos têtes. Une odeur d’alcool médical plane. Soudain nos deux corps s’éloignent de plusieurs kilomètres comme happés dans des dimensions parallèles. Ma tête tourne.

— Monsieur Procrastin ? Je dois prélever vos… enfin votre…

Ses yeux font l’ascenseur entre mon entrejambe et mon visage, probablement livide, les miens cherchent une fenêtre ou une bouche d’aération, une issue envisageable. La fuite, c’est ma spécialité.

— Une petite goutte blanche s’écoule au réveil, sans doute ?

Ouais, ça et la colonie de fourmis qui chatouille l’intérieur de mon urètre de haut en bas jour et nuit depuis une semaine.

Il se tourne vers la tablette ou trône mon sang (peut-être) contaminé, enfile des gants en latex et s’empare d’un long sachet plastique. Il brandit à présent, serré entre le pouce et l’index, un écouvillon de métal stérile, un genre de trombone déplié.

— S’il vous plaît, je dois…

M’enfoncer ce truc, pas vrai ?

Johnny, Vanessa, Pimprenelle, Madame Richard, n’importe qui, au secours. Aidez-moi. Je tends l’oreille vers le couloir : personne.

Lâcheurs.

Je baisse mon pantalon et mon caleçon. Le métal froid s’enfonce en moi.

Parfois, les capotes craquent.

Marie, je te hais.

Catégories : Les nouvelles

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