Ça fait trois mois, aujourd’hui.

Ils ont dû l’égarer, mon chef d’œuvre.

La secrétaire est en congé mat ?

Je sais pas.

Ils ont une fuite de gaz, chez Biiip ?

Trois mois.

C’est le minimum pour la réponse d’un éditeur. Sauf les mauvais. Ceux qui veulent t’entourlouper et te facturer les cinquante premiers exemplaires. Chez Biiip, ils sont sérieux. J’ai vu la devanture de la boîte sur internet : les marches sont en marbre. Je voudrais bien les monter un jour et en foutre plein la vue à Lisa sur Facebook. Selfie de Georges Procrastin en jeune homme sur les marches en marbre de chez Biiiip. Elle reviendrait en rampant, la Lisa Badam. Sûr.

Bref.

Je téléphone donc chez Biiiip, histoire de leur remonter les bretelles sur les délais de publication de mon best-seller.

— Monsieur Biiip, directeur des Éditions Biiip. Allô ?

C’est le patron, j’ai du pot.

— Oui, Monsieur Biiip ? Monsieur Procrastin au combiné… j’appelle pour savoir si… enfin… si vous allez bien…

— Fort bien ! Et vous, Monsieur Paladin ?

— PRO-CRA-STIN,

— Oui, bien sûr…

Je vais les mater, ces p’tits vautours de chez Biiiip. Après tout, ils encaissent 90% de ta sueur et toi 100% de l’angoisse. J’attaque direct :

— Je vais bien, Monsieur Biiip. C’est un temps magnifique pour lire un recueil de nouvelles, vous ne trouvez pas ? Avec cet ouragan, là-bas au States, ça nous ramène du El Nino en France, il paraît. Du coup, il fait beau. Propice à la lecture d’un petit recueil, ça, non ? Vite fait. Sur le pouce. Bien peinard. Ils l’ont dit dans les Inrockuptibles.

— Eh bien, c’est drôle ce que vous me dites. Je suis justement en train de regarder… mes pieds. Par cette chaleur, figurez-vous que j’ai sorti mes sandales du placard ce matin. C’est tellement agréable de bosser les pieds nus. Ma secrétaire se moque de moi, mais après tout, avec tous ces mouvements féministes, nous aussi, les hommes, avons bien le droit d’avoir les panards à l’air au travail en cas de grosse chaleur. Vous ne pensez pas ?

— Ben oui, c’est drôle, je suis moi-même pieds nus, là…

Demande-lui pour ton chef d’œuvre, idiot.

— Sinon, concernant, mon manu… Mon nom. Il vous dit quelque chose ?

Clic d’un briquet. Une expiration.

— Voyons voir… Vous êtes dans le ping-pong, c’est ça ?

— Ça, c’est SECRÉTIN. Moi, c’est PROCRASTIN.

Crétin.

Pour mettre mon futur éditeur sur la voie, j’ajoute :

— Avec un PRO comme dans PRO-fessionnel.

Silence.

Monsieur Biiip reprend :

— Ben, j’avoue, je sèche…

Mon manuscrit doit caler le mini-bar, mais je me démonte pas :

— N’avez-vous pas reçu mon man… un courrier. Il y a trois mois, deux heures et treize minutes, par hasard ? Par ce beau soleil, ce ser…

— Ça me dit quelque chose… Un manuscrit ?… Attendez…

Froissement de papier au téléphone ; mon cœur palpite. Je suis déjà debout sur les marches en marbres de chez Biiiip, portable à la main. Et j’imagine Lisa qui pleurniche devant mon interphone pour une seconde chance.

Monsieur Biiip dit :

— La vie rêvée des ornithorynques jaunes de Manhattan, c’est ça ?

— Heu, pas vraiment, c’était plutôt, un recueil de nouv…

— Un bon roman, y’a pas à dire, Monsieur… Mais franchement, cette histoire d’inceste avec un ornithorynque végétarien, on n’y croit pas trop. Y’en a pas, à Manhattan, des ornithorynques, il paraît. Il faudrait réécrire le manuscrit avec un écureuil. Mais c’est déjà pris par Katherine Pancol. Enfin, c’est ce que m’a transmis le comité de lecture de chez Biiiip. Moi, je lis rarement de manuscrits, je déteste la lecture. Je préfère le golf et les daïkiri à la fraise. Mais, ne v…

— Oui, oui, je comprends. Un écureuil… Mais moi, c’était un recueil de nouvelles, voyez…

Silence.

— Des… nouvelles ?

— Des nouvelles, Monsieur Biiip.

Fou rire lointain et étouffé de Monsieur Biiiip, probablement en train d’écarter le combiné le plus loin possible de sa bouche. Au loin, j’entends :

— Hé ! Martine ! Approchez ! Y’a un gars qui appelle pour des nouvelles, là ! Si !

La voix se rapproche du téléphone :

— Excusez-moi, Monsieur… Oui, je donnais des instructions à ma secrétaire, un courrier de refus urgent… Des nouvelles donc, vous disiez ?

Il pouffe à nouveau. Mon génie attrape des crampes d’estomac à l’autre bout de la ligne.

— Oui, des nouvelles, Monsieur Biiiip ! Ça s’appelait AIME TON PROCHAIN, mon recueil. Vous voyez ? Des nouvelles ! Raymond Carver, Edgar Poe, Amy Hempel ! Des nouvelles ! NOU-VE-LLEUH !

— Je vois d’où vient la méprise… Vous êtes américain, Monsieur Maghrébin ?

— Procrastin. Non. Français

— Eh bien, en France, on fait pas de nouvelles, Monsieur Arlequin.

— Mais, att…

— Mais comme vous m’êtes sympathique et que nous partageons la même passion pour les pieds nus, je vais vous donner un conseil d’éditeur. Savez-vous quel est mon métier ?

— Dépouiller les écrivains de leur droit d’auteur ?

— Exactement ! Et donc, nous publions ce qui se vend. Et en France, on veut du nombriliste, du glauque, du Angot, du Despentes, voyez ? Du vide mis en page. Ou du niais, genre cul-cul. Des histoires d’amours écrites à la truelle, où une prostituée et un prince arabe se marient à la fin. Voilà mon conseil : écrivez du sentimental, Monsieur Baratin. Du sirupeux. Faites s’embrasser vos personnages, séparer les, pis rabibochez les au clair de lune, un premier de l’an, à Venise, Piazza San Marco, par exemple. Avec une petite scène de sodomie soft au milieu. Ajoutez des vampires où des loups garous gentils et bien coiffés, si ça vous chante. Je sais pas. Ou alors essayez de survivre à votre suicide, pis racontez le.  C’est pas compliqué : attrapez un cancer ou tombez amoureux, Monsieur Pangolin. Puis envoyez nous tout ça.

— Mais… J’ai quand même écris cette nouvelle, bientôt publiée, Raclette entre amis. Et remporté des concours aussi. Au salon du livre de Paris, même. Pas rien, ça, quand même…

Rire féminin étouffé.

— Désolé, Monsieur Batracien, vous êtes sur haut-parleur, pour que ma secrétaire en profite. Ne vous vexez pas, mais vous êtes une sorte d’animal en voie d’extinction pour nous, un genre de Dodo. Des concours, vous dites ?

Rires au bout de la ligne. J’ai envie de casser un vase. Mais j’ai pas de vase. Je réponds :

— Des concours, oui. De nouvelles.

— Savez-vous comment on appelle ce genre de prix, chez Biiiip ?

— Nan.

— La poubelle. Voyez-vous, les concours de nouvelles, c’est de la merde. Si on organise ces tournois de scribouillards ridicules, c’est pour laisser les losers se battre entre eux et avoir la paix. Avec ces compétitions minables, on reçoit moins de manuscrits merdiques chez nous. Vous comprenez ? Les concours, c’est un genre d’os à ronger pour les petits bafouilleurs qui se prennent pour de vrais écrivains. Une médaille en chocolat. Écrivez un roman, mon vieux.

Fou rire chez Biiiip.

Je raccroche.

Tu passes à côté du nouveau Bukowski, connard. Rendez-vous au prix Nobel.

Je me prépare un bol de Cheerios et un Efferalgan.

Et demain, je ponds un roman.

Catégories : La ponte

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