J-7.

Je règle mon radio-réveil à 9 h 15.

Quinze minutes de battement.

Surtout ne pas la croiser dans l’ascenseur.

J’ai établi mon poste de guet à la terrasse du bistrot en face de notre immeuble. C’est ici que je tape mes impostures littéraires et siffle mon litre de café journalier. La table tantôt à l’ombre, tantôt au soleil.

L’emploi du temps de Layla varie, mais l’heure du croissant au beurre est immuable. À 9 h 30, son nez projeté à la française point dans l’entrebâillement de la lourde porte vitrée. Pile au moment où je bave dans un café allongé de l’autre côté de la rue, le front barré de migraine. Depuis l’intérieur du bistrot, Daniel Balavoine et Eurythmics accompagnent les pas légers de ma voisine jusqu’à la boulangerie.

Elle n’a pas forcément bon goût, question vêtements, Layla. La faute à son bassin un poil trop bas, peut-être. Ses mollets trop bombés. Ça entame sa confiance en elle. Chaque matin, elle réserve sa réponse à la question : « En dessous ou au-dessus du genou ? »

Souvent, en fin d’après-midi, nous nous effleurons dans l’ascenseur à son retour de la gym. Mes doigts ont frappé le clavier cinq heures de suite, le regard dissimulé derrière mes Ray-ban Aviator rayées, je m’autorise un bref coup d’œil sur son joli minois. La possibilité que les pages noircies ce jour soient bonnes à jeter est encore prégnante. Layla le sent, ça l’intimide, peut-être… Elle se tient face au miroir, le rouge aux joues. De mon côté, j’oublie son prénom et je ne la tutoie SURTOUT pas. Je dis :

— Bonjour, MADEMOISELLE, VOUS allez bien ?

Comment en est-on arrivé là, Layla ?

J-15.

La scène eut lieu dans ce bar de motards accros à la musique métal, sur les quais de Loire. Une étouffante soirée d’août, il y a quinze jours. Dans un coin, Layla et ses copines humaient timidement les vapeurs de picon bière et les effluves de sueur aigrelette, telle une portée de colombes égarée dans un concours de ball-trap. J’étais accoudé au comptoir et battais la mesure du front sur Rage against the machine, quand Layla est venue à MA rencontre. Ses grands yeux vert militaire étaient rougis par une variété de bières trop sucrées, créées pour les jeunes femmes et la prospérité des dentistes. ELLE s’est plantée devant moi et a dit :

— Salut, je suis Layla, TA voisine. Quitte à nous croiser souvent dans l’immeuble, je ne sais pas… Autant se présenter, non ?

Elle ne semblait pas certaine de sa proposition. J’ai répondu :

— Oui.

La réponse la plus idiote du monde avec : « Désolé, je ne mange plus de viande. » Layla m’a claqué la bise par surprise, et je pourrais vous mentir, comme dans un de ces romans cul-cul pour jeunes filles prépubères, affirmer que j’ai omis volontairement de me laver la joue toute la semaine suivante : c’est faux. Je me la suis frottée, gêné. Parce que j’avais vieilli, grossi, enflé, coulé un peu plus dans l’abîme du chômage et de l’ivresse au rabais.

J’ai dit à Layla, en guise d’alibi à ma bonne mine vaincue, que j’étais écrivain. Elle a aspiré à la paille de sa bière entre le col de la bouteille et la tranche de citron vert. Elle devait m’imaginer vêtu d’une chemise à jabot, suçant une plume de faisan trempée dans de l’encre de Chine, un verre d’absinthe à la main. Je n’ai donc rien avoué sur la Kronembourg à 7,2°, que je m’enfile en excès chaque jour à l’apéritif (j’écris Kronembourg, Word souligne le mot en rouge, me propose « embourbé » en remplacement, et je ris comme un tordu. C’est vous dire dans quel état j’erre).

Après les présentations, nous n’avons plus su quoi nous dire. Layla envisageait du regard une dérobade commode vers la salle de danse attenante. La seconde suivante, sa tête penchait vers son épaule nue, ses grands yeux vert militaire évaluaient la possibilité que cet homme mûr, ou plutôt confit, puisse lui enseigner quelques roulades érotiques inconnues, privilège de son grand âge. Elle mordillait sa paille et riait bêtement à l’absence de conversation qui suspendait des toiles d’araignée entre nos lèvres.

Non, de cela, Layla et moi n’en évoquons JAMAIS le souvenir dans l’ascenseur.

À présent, lors de nos rencontres furtives dans la cabine, je me demande toujours si j’avais mauvaise haleine cette nuit-là. De son côté, peut-être s’interroge-t-elle : étais-je suffisamment saoule pour avoir envisagé ÇA.

Quoi qu’il en soit, nous avons laissé nos propos en l’état, tel un tapis à moitié déroulé sur un cadavre encombrant dans une partie de Cluedo. Et maintenant, c’est vouvoiement, amnésie feinte sur toute l’histoire, sans que ni l’un ni l’autre ne sache véritablement pourquoi ces premières avances ont chuté au fond du ravin de l’embarras.

Mais, le soir, depuis mon appartement, alors que le chômage et mon roman en panne me laissent saoul et hagard devant cette émission de télé, où un couple américain élevé au grain retape des taudis, j’écoute ses pas sur le plancher au cinquième étage. Que porte Layla, à cette heure ? Une nuisette en soie de concubine chinoise ? Un jogging Adidas élimé ? (précision utile, si tu es auteur : Word accepte le mot Adidas, mais pas le mot Kronembourg. Je ris de plus belle, c’est vous dire comme ça ne s’arrange pas avec ma dinguerie).

Rien du tout ?

Attend-elle aussi l’ensemencement du jardin de cette vieille bicoque Tudor, à Pacifics Palisades, pour descendre chez moi quémander un peu de confiture à tartiner sur son croissant matinal ? Et si, MOI, je sonnais chez elle avant que ne sonne le glas ?

Mais non, mais non, mais non !

Je me ressers un verre. J’irai après que ces deux-là, à la télé, aient rasé l’abri de jardin mangé par les termites. À ce moment-là, SEULEMENT, je monterais lui demander tout de go :

— Pourquoi on ne se tutoie plus, LAYLA ?

J-6.

Le lendemain, le radio-réveil sonne à 9 h 15 dans la chambre à coucher. Je suis évanoui au salon et, derrière la cloison, ça fait chanter Michel Sardou comme du fond d’un cercueil. Cinq minutes plus tard, je suis attablé devant mon traitement de texte à mon poste de surveillance, au petit bistrot d’en bas. J’attends l’heure du croissant…

9 h 45…

J’ai déjà cherché sur internet à la rubrique « décès de la jeune Layla », quand un Chinois pointe son nez aplati à la porte de l’immeuble. Je dis un CHINOIS, parce que je suis énervé. Si c’est un Japonais, biffez nem et remplacez par sushi, à la fin du paragraphe suivant*.

C’est donc un Asiatique INCONNU qui revient de la boulangerie, cinq minutes plus tard, muni d’un sachet de croissants. Le menton dressé comme une connasse de Windsor fière de sa lignée consanguine, Bruce Lee pénètre dans le hall et je décide, sans DISCUSSION possible, d’arrêter les nems au porc*. (Biffez et remplacez ici par la SALOPERIE de spécialité asiatique qui convient à votre dégoût.)

Les effluves de poulet et de pommes de terre frites montent à mes narines en provenance du restaurant d’à côté. J’use mes incisives sur le rebord de ma tasse à café vide. Le curseur de mon traitement de texte apparaît et disparaît sur la page blanche, telle une pute sournoise feignant de téléphoner sous un abribus au passage des flics. Tout ce que je parviens à écrire avant l’heure du tire-bouchon, c’est huit pages de : Nagasaki, Nagasaki, Nagasaki…

Chafouin est un mot faible pour décrire mon humeur quand je pénètre seul dans l’ascenseur en fin d’après midi.

Le début de soirée est catastrophique : je n’ai plus de vin rouge. La flemme et mes travaux d’espionnages auditifs me poussent à me rabattre sur le rosé, tiède et acide, un genre de napalm gastrique, oublié par une connaissance lors d’une soirée arrosée de juin. À la télé, John, le rénovateur de taudis, dégonde une porte en fer forgé à l’entrée d’une baraque repeinte en jaune citron à Santa Monica. Je me mords le gras du pouce quand j’entends des pas lourds et dédoublés au cinquième étage. DEUX paires de pieds qui résonnent comme le décès de ma prostate. 

Quand le rosé a suffisamment érodé ma raison et ma dignité, je me hisse par l’ascenseur au cinquième étage en mode furtif. Ninja bancal en caleçon troué, je colle une oreille contre la porte de l’appartement de Layla. Mon cœur bat à mes tempes. Je me fais l’effet d’un gamin espionnant une levrette parentale, un samedi soir en 1975. Mais tout ce qui transpire de la lourde porte blanche à Judas est un genre de ronron de lave-linge. Et c’est bien normal, je me dis, haineux, puisque les Chinois tiennent TOUJOURS des blanchisseries. Moi aussi, j’ai lu Lucky Luke.

De retour à mon appartement, je zappe sur un documentaire sur la pêche à la crevette au Vietnam, puis je décide héroïquement de déboucher la bouteille de saké offerte par ma belle-mère à Noël (elle sait que c’est le seul alcool que je ne bois JAMAIS).

Mais non, mais non, mais non !

Layla, ma gosse, j’ai mis volontiers ton absence de TEXTO et ton revirement subit au sujet de notre tutoiement sur le compte de la lumière du jour qui, tout le monde le sait, emporte les promesses audacieuses des soirées arrosées au pays raisonnable où les avances pornographiques d’une mineure à un auteur fatigué sont encombrantes au matin.

Mais ce CHINOIS entre nous, c’est un peu trop.

Je n’ignore pas qu’à 17 ans, on oublie vite, mais la jeunesse et ton entrée imminente en faculté de médecine n’excusent pas TOUT. Les vieux aussi ont le cœur à gauche, tu apprendras ça à ton U.V. d’anatomie. On ne fait pas bouillir la marmite sans toucher à la soupe.

C’est TOI qui as réclamé mon numéro de téléphone dans ce bar à motards (tu as dit « ton 06 »).

C’est TOI qui as eu le CULOT de mentionner ensuite, l’air ingénue, clin d’œil coquin en contraste :

— Mes parents sont en vacances au Brésil pour QUINZE jours.

Nous étions à J-15. Certes, ma fenêtre de tir était étroite. Mais, ma chère petite, on n’est jamais trop jeune pour éprouver de la honte. Couillonner un vieux beau n’est pas un JEU.

Ah, c’est une proie facile, un écrivain au chômage ! Et aviné, qui plus est !

J-4.

Le matin suivant, mon visage, c’est Hiroshima qui sourit. Mon ordinateur ouvert devant moi, je trône à mon poste à la terrasse du bistrot d’en face. J’attends…

9 h 45.

Pas l’ombre d’une jupette mal coupée à la porte de l’immeuble… Pas le moindre joli nez projeté à la française. J’ai envie de bombarder Shanghai de camemberts panés et de l’intégrale de Christine Angot. J’imagine Layla, assise en tailleur sur sa couche froissée, roulée dans son kimono de courtisane asiatique. Elle picore ses Choco Pops à l’aide de baguettes chinoises, tandis que Bruce Lee, mon fourbe et jaune concurrent, procède à des katas de karaté torse nu dans le contre-jour de la chambre à coucher. Cet enfoiré ne descend même pas lui chercher les croissants.

J’en déduis qu’ils ont baisé.

Mais si, mais si, mais si !

Par bravade, ma gueule de bois change de table. Je m’assois avec mon ordinateur derrière le grand chêne vert, à l’abri de la vision de la porte de l’immeuble que, j’en suis sûr, tu ne manqueras pas de franchir en compagnie de ton Bruce Lee de seconde zone, tandis que j’écrirai cette courte bafouille acide. Un texte qui rétablira la VÉRITÉ et te tirera les larmes lorsque mon nom d’auteur entrera au PANTHÉON de la littérature. Ah ! Rira bien qui rira le dernier lorsque, empâtée par les grossesses successives et le porc chop suey, tu te remémoreras avec regret, en feuilletant l’intégrale de mes œuvres chez La pléiade, nos instants d’intimité GASPILLÉS dans l’ascenseur. Ces occasions PRÉCIEUSES où tu aurais pu inviter un HOMME à profaner l’appartement familial et jouir du plaisir, tout adolescent, de souiller la couche parentale du sperme caillé d’un mâle expérimenté.

Comme le remords te rongera, alors !

Mon café refroidit sur la table. Mes doigts vengeurs courent sur le clavier tels des lévriers furieux. Mes phalanges redoublent d’efforts sur les touches quand ta silhouette mal fagotée (mais tu l’es toujours, petite sotte), tes mollets en sac banane, ton bassin trop bas, tes yeux de ce vert pas si militaire que ça (plutôt vaseux) dépassent le tronc du grand chêne. Que dire de ta démarche de basset empoté ! Et tes longs doigts bronzés de jeune gourde entrecroisés avec ceux de Bruce Lee, comme ils ont l’air mièvres !

— S’il vous plaît ?

Une jeune femme blonde aux cheveux emmêlés et au visage barré de plis d’oreiller se tient devant ma table. Son regard ensommeillé est d’un bleu de bol breton. Elle demande :

— Nous sommes voisins à cette terrasse tous les matins, mais vous êtes souvent focalisé sur votre écran ou la porte de cet immeuble. C’est bête… Quitte à nous croiser souvent, je sais pas… Autant se présenter, non ?

— Oui.

Catégories : Les nouvelles

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